14 janvier 2026
On lit certains recueils de poésie, on en traverse d'autres. La nuit retient l'aube de Brahim Saci appartient à cette seconde catégorie. Ce n'est pas un livre qu'on feuillette. C'est un livre qui vous saisit.
Si j'ai accepté de préfacer ce recueil, c'est précisément parce que cette poésie méritait d'être passée — transmise. Aujourd'hui, je voudrais vous la faire entendre.
Dès les premiers vers, le poète pose l'équation qui gouverne l'ensemble de son œuvre : « L'encrier qui se vide / Remplit le vide ». Tout est là. Face au vide — celui du cœur abandonné, celui du monde en déroute — le poète n'a d'autre recours que l'écriture. Vider son encrier pour remplir l'absence. Transformer la béance en parole.
Car ce recueil porte un double deuil. Le deuil intime d'abord : Amélie, figure tutélaire d'un amour révolu, hante ces pages comme un fantôme lumineux. Les falaises d'Étretat, les gargotes de Paris, les brumes de Normandie — chaque lieu devient le théâtre d'un bonheur enfui. Le deuil collectif ensuite : Gaza sous les bombes, la Syrie martyrisée, un monde où « le diable est devenu le guide ».
Et c'est là que réside la singularité de cette poésie : elle entrelace sans artifice la douleur personnelle et la souffrance universelle. Quand Saci écrit sur les enfants de Palestine, il ne dénonce pas pour convaincre. Il hurle parce qu'il saigne. Le vers devient témoignage, résistance, dernier refuge de l'humanité dans l'inhumain.
On croise dans ces pages une figure récurrente : l'échanson. Celui qui remplit les verres autant que les vers. L'ivresse, chez Saci, n'est pas fuite mais révélateur. Elle permet de voir clair dans l'obscurité du monde, de supporter l'insupportable, de dire l'indicible.
On entend aussi, en filigrane, les échos de la tradition chaâbi — ces chants populaires d'Algérie où la complainte amoureuse rejoint toujours le cri de l'exil. Saci transpose dans la langue française cette capacité qu'a la poésie arabe à dire simultanément l'amour et l'arrachement, la nostalgie et la révolte.
Mais ne vous y trompez pas : ce n'est pas un livre de désespoir. C'est un livre de résistance. « Allume ta flamme quels que soient les vents », écrit le poète. « Elle réchauffe aussi bien les passants / Que toi qui en est la source. »
La nuit retient l'aube, oui. Mais le poète veille. Et tant qu'il y aura des veilleurs pour allumer leur flamme dans l'obscurité, l'aube finira par percer.
La nuit retient l'aube, de Brahim Saci. Un livre nécessaire.