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L'encre se souvient

Quand l'intelligence artificielle retrouve le geste des scribes

Un trait d'encre, deux mille ans

Approchez-vous d'un fragment de parchemin de Qumrân. L'encre est noire, presque intacte. Une lettre hébraïque s'y trace, légèrement penchée vers la droite. Le trait n'est pas uniforme. Il s'épaissit là où l'instrument s'est appuyé, s'amincit lorsque la pression s'est relâchée, dévie de quelques fractions de millimètre dans une courbe que rien n'expliquerait, sinon le mouvement d'un poignet.

Ce que vous regardez est une trace physique. Quelqu'un a trempé son instrument dans une encre noire de carbone, l'a posé sur la peau préparée, et a tracé cette lettre. Peut-être avec assurance. Peut-être avec une hésitation. Peut-être seulement avec la résistance de la matière sous la pointe. Le geste a duré une seconde, peut-être moins, et il s'est figé.

Deux mille trois cents ans plus tard, la trace est encore là.

C'est cette permanence qu'il faut tenir devant soi avant toute autre considération. L'écriture, en tant que dépôt d'encre sur un support, est d'abord un fait physique. Une empreinte corporelle laissée dans la matière. Le scribe a transmis un texte ; il a aussi, sans le vouloir, laissé la marque de son corps en mouvement. La courbure de chaque lettre porte la trace d'une main qui n'existe plus.

Pendant longtemps, nous avons regardé ces fragments en cherchant ce qu'ils disaient. Le sens, les variantes textuelles, les filiations entre traditions. La couche linguistique, en somme. Sous cette couche, il y avait une autre épaisseur : celle du geste lui-même, des micro-variations qui distinguent un scribe d'un autre, une époque d'une autre. Cette couche, les paléographes la lisaient déjà, à l'œil, par comparaison, par intuition formée. Elle restait largement implicite, difficile à formaliser, dépendante du regard expert.

Une étude publiée dans PLOS ONE en juin 2025 propose une autre lecture de cette couche. La mesure géométrique du tracé vient ici prolonger l'œil du spécialiste. Une intelligence artificielle, entraînée sur des manuscrits datés au carbone 14, a appris à reconnaître dans la forme des lettres l'empreinte d'un siècle plutôt qu'un autre.

Elle lit ce que la main a laissé d'elle dans le texte.

Ce que les manuscrits de la mer Morte ne disaient pas

Pour comprendre la portée de cette étude, il faut mesurer ce que la paléographie pouvait, et ne pouvait pas, faire jusqu'ici.

Les manuscrits de la mer Morte, découverts entre 1947 et 1956 dans une dizaine de grottes de la rive occidentale, représentent près d'un millier de manuscrits ou ensembles manuscrits. Ils couvrent une période qui s'étend approximativement du IIIᵉ siècle av. J.-C. au IIᵉ siècle apr. J.-C., selon les corpus et les critères retenus. Pour dater chaque manuscrit, les paléographes comparaient la forme des lettres à des documents de référence dont la date était connue. Le problème : les documents-repères, pour cette langue et cette période, sont rares. Entre le IVᵉ siècle av. J.-C. et le IIᵉ siècle apr. J.-C., la chaîne typologique reposait sur des hypothèses indirectes plus que sur des ancrages matériels.

L'équipe dirigée par Mladen Popović (université de Groningue) a publié dans PLOS ONE en juin 2025 une étude qui croise deux sources de données indépendantes pour combler ce manque.

La première est physique. Trente manuscrits provenant de Qumrân, Massada, Murabbaât et Naḥal Ḥever ont été soumis à l'analyse au carbone 14 ; vingt-sept datations valides ont été retenues. La méthode mesure la décroissance d'un isotope radioactif présent dans la matière organique, ici la peau dont le parchemin est issu. Avant l'analyse, les échantillons ont subi un traitement chimique destiné à éliminer les contaminants gras qui pouvaient fausser les résultats des études antérieures. Les datations obtenues sont calibrées sur des courbes de référence, avec un intervalle de confiance à 2σ. Une précision essentielle s'impose ici : le carbone 14 date le support, le parchemin lui-même, donc le moment où l'animal a été abattu. Il ne date pas directement l'acte d'écriture, qui peut survenir un peu plus tard. La marge est généralement faible, mais elle existe.

La seconde source de données est géométrique. Vingt-quatre des manuscrits datés au carbone 14 ont servi à entraîner un modèle d'intelligence artificielle nommé Enoch, du nom de la figure biblique associée à la science des origines. Le modèle ne lit pas le texte. Il extrait des caractéristiques de forme : l'orientation des traits, leur courbure, la distribution des angles aux jonctions, la fréquence d'apparition de petites unités graphiques, des variantes de formes que les spécialistes nomment allographes. Ces descripteurs, traduits en vecteurs numériques, sont mis en correspondance avec les dates carbone par une méthode statistique appelée régression bayésienne. Le modèle produit une distribution de probabilités assortie de marges d'incertitude, là où la paléographie classique propose souvent une fourchette resserrée.

Les résultats donnent la mesure de ce déplacement. La marge d'erreur moyenne d'Enoch se situe entre 27,9 et 30,7 ans selon les configurations de validation. Sur les manuscrits retenus pour le test, la concordance avec les fourchettes carbone atteint en moyenne 88,8 %. Le modèle est ensuite appliqué à 135 manuscrits non datés. Les paléographes du projet évaluent ses prédictions a posteriori : 79 % sont jugées réalistes au regard du savoir paléographique actuel.

Ces chiffres méritent d'être tenus à leur juste mesure. Enoch n'est pas un oracle. Il opère sur un corpus d'entraînement réduit, vingt-quatre échantillons, là où les modèles de reconnaissance d'écriture en travaillent ordinairement des milliers. Les auteurs eux-mêmes le présentent comme un premier pas. Le modèle réduit la subjectivité paléographique en proposant des probabilités fondées sur deux ordres de preuve indépendants, l'un physique et l'autre géométrique. Il prend en charge une partie mesurable du jugement, sans abolir le regard de l'expert.

Le résultat global, déjà, est notable. Les datations carbone et les prédictions d'Enoch tendent en moyenne à vieillir les manuscrits de plusieurs décennies par rapport aux estimations paléographiques traditionnelles. Les écritures dites hasmonéennes et hérodiennes, que la paléographie classique séparait sur l'axe du temps, apparaissent dans cette étude comme partiellement contemporaines. Le modèle implicite d'une succession ordonnée des styles cède la place à une coexistence plus complexe.

Et puis il y a un cas particulier qui, à lui seul, déplace l'enjeu de l'étude.

Daniel au temps de sa rédaction

Parmi les vingt-sept datations retenues, l'une retient particulièrement l'attention. Le manuscrit 4Q114 contient les chapitres 8 à 11 du livre biblique de Daniel. Sa fourchette calibrée acceptée à 2σ s'étend de 230 à 160 av. J.-C.

Cette fourchette n'a rien d'anodin.

Les biblistes situent depuis longtemps la rédaction finale du livre de Daniel dans une période très précise : les années 160 av. J.-C., autour de la crise maccabéenne. La datation repose sur des arguments littéraires et historiques convergents. Les chapitres 8 à 11 décrivent avec une précision saisissante les guerres entre les Séleucides et les Lagides, puis la persécution menée par Antiochos IV Épiphane contre les Juifs de Jérusalem, jusqu'à la profanation du Temple en 167 av. J.-C. Ces détails sont si précis que la majorité des spécialistes y voient une écriture contemporaine ou très proche des événements. En revanche, les prédictions concernant la mort d'Antiochos IV s'écartent nettement de ce que l'histoire a réellement enregistré, ce qui suggère une rédaction juste avant cet événement, vers 165-164 av. J.-C.

L'hypothèse littéraire convergeait. Mais aucune trace matérielle n'avait jamais permis de la confronter directement à un objet daté.

Avec 4Q114, c'est désormais le cas. Le fragment, conservé dans une grotte du désert de Judée, contient précisément les chapitres dont la rédaction est présumée la plus tardive du livre. Et la datation carbone du parchemin recoupe la période où ces chapitres auraient été composés.

Il faut tenir cette formulation avec rigueur. Le carbone 14 date la peau, donc l'animal abattu pour fabriquer le parchemin. Il ne prouve pas que la rédaction du texte sur ce parchemin a eu lieu au même moment. Il établit une chose plus modeste, et déjà considérable : ce manuscrit est matériellement compatible avec l'époque de la composition présumée. Pour un texte biblique, c'est une situation exceptionnelle. Les auteurs de l'étude vont plus loin : 4Q114, avec 4Q109 pour l'Ecclésiaste, compterait parmi les premiers fragments connus d'un livre biblique matériellement situé dans l'époque présumée de sa composition.

Ce qui était hypothèse littéraire se voit confronté à une trace matérielle qui ne la contredit pas. La distance entre le texte composé et le manuscrit conservé, souvent considérable pour les textes anciens, se réduit ici à quelques décennies, peut-être moins.

Cette proximité change la nature de ce que l'on regarde. Devant un fragment plus tardif, copie de copie sur plusieurs siècles, le manuscrit est un témoin éloigné. Il atteste de la transmission, sans rien dire du moment de la composition. Ici, le témoin est rapproché. Il ne porte plus seulement la trace d'une longue chaîne de scribes ; il porte peut-être la trace d'un des premiers gestes de copie, proche du moment où cette rédaction finale a pris forme.

C'est ici que l'enjeu de l'étude bascule. Datation matérielle et datation stylistique ne servent plus seulement à reconstituer une chronologie. Elles permettent de réinterroger ce que signifie être en présence d'un texte ancien. Quel rapport existe entre le texte que nous lisons aujourd'hui et le parchemin qui le porte ? Entre le geste qui l'a fixé et le moment où il a été pensé ? La machine, en datant le tracé, ne dit rien de ces questions. Mais elle nous oblige à les poser autrement.

Que lit Enoch, exactement ?

Ce que la main a laissé

À strictement parler, il ne lit pas un geste. Il extrait des régularités statistiques dans des formes d'encre. La courbure d'un trait, la distribution des angles aux jonctions, la fréquence relative de certaines variantes graphiques : ces grandeurs sont mesurables, comparables, corrélables avec des dates carbone. Le modèle apprend une fonction mathématique entre des vecteurs numériques et des intervalles temporels. C'est nous qui, ensuite, rapportons cette régularité à un geste humain. La machine ne comprend rien. Elle compte.

Cette précaution posée, le déplacement philosophique peut commencer. Et il est plus fort encore que si la machine comprenait : justement parce qu'elle ne comprend rien, elle révèle une dimension du corps écrivant que le sens du texte masquait jusqu'ici.

Pendant des siècles, nous avons lu les manuscrits comme des messages. Le scribe était un médiateur transparent, un canal par lequel un texte parvenait jusqu'à nous. Sa main, son corps, son geste comptaient peu. Ce qui importait, c'était le sens transmis. Cette manière de lire est légitime, et elle reste irremplaçable pour l'intelligence d'un texte. Mais elle laisse dans l'ombre une autre couche : celle de l'inscription elle-même, de la matière mise en mouvement par un corps.

Or l'écriture n'est pas seulement un signe. Elle est d'abord un acte corporel. Le scribe assis, son dos courbé sur la peau, le calame ou le roseau tenu entre les doigts, le poignet qui pivote, le bras qui suit, la respiration qui marque le rythme des lignes. Tout cela laisse sa marque dans la matière, indépendamment de ce qui est dit. Pour Merleau-Ponty, le corps n'est pas un objet placé dans l'espace : il est notre manière même d'habiter le monde, de l'orienter, d'y prendre prise. L'écriture est l'un des cas les plus purs de cette inscription : un geste s'achève dans la matière, et la matière garde la forme du geste.

Ce que la machine perçoit, c'est l'épaisseur corporelle que le sens recouvre habituellement. Les irrégularités infimes dans la pression du calame, les inclinaisons caractéristiques d'une école scribale, la cadence d'une main exercée : autant de traces d'un corps en exercice. Ces traces sont datables parce qu'un corps écrivant n'écrit pas hors du temps. Il a appris dans une école, à une époque, dans une tradition. Sa main porte la marque collective d'un moment historique autant que la marque individuelle d'un tempérament.

Ce qu'Enoch fait, et qu'aucun regard humain ne pouvait formaliser à cette échelle, c'est rendre mesurable cette couche corporelle. Il dépouille le texte de son sens et regarde ce qui reste. Et ce qui reste, c'est la sédimentation d'un corps dans une matière, conservée par le hasard d'une grotte du désert pendant deux mille trois cents ans.

Cette permanence interroge. Comment une seconde de mouvement humain peut-elle traverser des millénaires ? La réponse est presque triviale : parce que la matière garde. L'encre s'est fixée. Le parchemin a séché. La grotte a préservé un milieu favorable. Aucune intention n'a présidé à cette conservation. Le scribe ne savait pas qu'il écrivait pour le très long temps. Il copiait un texte. Mais son geste, par la simple physique de la trace, est entré dans une autre temporalité que la sienne.

Paul Ricœur a décrit ce passage dans le cadre de l'archive : ce qui est tracé survit à celui qui l'a tracé, et devient lisible dans un autre temps que le sien. Le geste cesse d'appartenir à son auteur. Il devient disponible pour des regards qu'il n'avait pas anticipés, pour des questions qu'il n'avait pas posées. Le scribe de 4Q114 ne se savait pas datable par algorithme. Sa main, pourtant, laissait derrière elle une lecture qu'aucun de ses contemporains n'aurait pu lui adresser.

Une nuance demeure, et elle est importante. La machine atteint la trace, jamais l'intention. Elle date le tracé, elle ne dit rien de ce qui se passait dans le scribe au moment où il écrivait. Elle ignore son état physique au moment du tracé, sa disposition d'esprit, son rapport au texte qu'il copiait. Elle ignore s'il croyait à ce qu'il copiait, ou s'il accomplissait un travail. Elle ignore le visage du scribe, la lumière de la pièce, la rumeur du dehors. Tout cela est perdu. Ce que la trace garde, c'est la dépouille du geste : un squelette physique, l'empreinte aveugle d'un corps en exercice.

Et c'est précisément cette pauvreté qui fait la force de la méthode. Si Enoch prétendait restituer une présence consciente derrière la lettre, une intériorité, il faudrait le récuser. Il ne le prétend pas. Il mesure une rémanence. Et cette rémanence, dépouillée du sens, libérée de la prétention à comprendre, ouvre paradoxalement un accès au corps disparu du scribe qu'aucune lecture du sens ne pouvait offrir.

Une main a passé

Cette étude n'est qu'un commencement. Vingt-quatre échantillons d'entraînement, cent trente-cinq prédictions sur des manuscrits non datés, des marges d'erreur encore larges. Les auteurs eux-mêmes invitent à la prudence. D'autres datations carbone viendront, d'autres modèles, peut-être plus précis. Le résultat actuel est un seuil, pas une conclusion.

Mais le seuil, déjà, déplace nos repères.

Ce qui se joue avec Enoch dépasse le cas des manuscrits de la mer Morte. Toute écriture humaine porte la même double inscription : un sens linguistique adressé à un lecteur, et un geste corporel qui survit indépendamment du sens. Un graffiti pompéien, une lettre médiévale, un carnet de savant en témoignent à leur manière. Sous le texte, il y a toujours cette autre couche, cette empreinte aveugle d'un corps en exercice. Pendant des siècles, nous l'avons regardée sans la voir. La machine apprend à la lire à notre place, et nous apprend, par contrecoup, à la regarder enfin.

Cette leçon est paradoxale. C'est en confiant à un instrument la part la plus mécanique de l'analyse paléographique que nous redécouvrons ce que cette analyse engageait depuis toujours : la présence physique d'un corps dans la matière. Le calcul statistique nous ramène au corps. La régression bayésienne nous reconduit au geste. Comme souvent, l'outil ne nous éloigne de l'humain qu'en apparence ; il nous oblige à reformuler ce que l'humain laisse derrière lui.

Et cette reformulation a sa part de gravité. Nous écrivons aujourd'hui le plus souvent sans calame ni encre. Nos lettres deviennent des impulsions électriques, fixées dans des supports qui ne gardent presque rien du geste graphique. La courbure du trait, la pression variable, la cadence dans la ligne disparaissent. Une page tapée au clavier portera un texte, parfois des métadonnées, rarement la trace sensible d'une main. Le geste corporel qui accompagnait l'écriture pendant des millénaires se retire de la matière visible. Ce que les scribes de Qumrân nous transmettent par accident, nous cessons peu à peu de le transmettre.

Devant le fragment, il reste cela : un trait noir incliné vers la droite, dont la courbure infime suffit à porter la mémoire d'une main. Sous le sens du texte, sous l'enjeu théologique, sous la chaîne des copies, ce trait dit une chose simple, et c'est peut-être la plus durable.

Une main a passé. La lettre est restée.

Source principale

Popović M., Dhali M.A., Schomaker L., van der Plicht J., Rasmussen K.L., La Nasa J., Degano I., Colombini M.P., Tigchelaar E., « Dating ancient manuscripts using radiocarbon and AI-based writing style analysis », PLOS ONE, vol. 20, n° 6, e0323185, 4 juin 2025. DOI : 10.1371/journal.pone.0323185