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Le tic littéraire LinkedIn

Quand la parole tourne à vide

« Ce qui me frappe dans ce post... »

À chaque fois que je lis cette formule, une crispation. Non pas contre celui qui l'écrit : je m'y suis surpris moi-même, répondant trop vite, le pouce plus rapide que la pensée. Mais contre ce qu'elle révèle : une parole qui ne dit plus rien, précisément parce qu'elle prétend signifier.

« Ce qui me frappe » annonce un regard personnel, une perception singulière. On attend une pensée. Mais ce qui suit, le plus souvent, n'est qu'un résumé du post lui-même, habillé en réaction. Le commentateur ne frappe pas. Il effleure. Et l'échange s'évapore avant d'avoir commencé.

Cette formule est un symptôme. Un parmi d'autres. LinkedIn, et avec lui une bonne partie de notre écriture numérique, a sécrété une langue morte : un ensemble d'expressions qui ont l'apparence de la pensée sans en avoir la substance. Un langage de pure surface, où les mots circulent mais ne pèsent plus.

L'inventaire des formules creuses

Il suffit de parcourir n'importe quel fil de commentaires pour reconnaître ces expressions. Elles reviennent comme des réflexes, interchangeables, applicables à tout contenu :

« Merci pour ce partage inspirant. »
« Tellement vrai ! »
« Belle réflexion. »
« Ça fait écho à mon propre parcours. »
« Je me permets de rebondir... »
« Post sauvegardé ! »
« Bravo pour cette prise de parole courageuse. »

Dans les publications elles-mêmes, d'autres tics prolifèrent :

« Et si la vraie question était ailleurs ? »
« Spoiler alert : ... »
« La réponse va vous surprendre. »
« Petit retour d'expérience. »
« Thread 🧵 »

Ces formules ne sont pas fausses. Elles ne sont pas même insincères. Elles sont vides. On pourrait les permuter d'un post à l'autre sans que rien ne change. Elles occupent l'espace du langage sans l'habiter.

Le mécanisme : vitesse, algorithme, présence

Pourquoi écrit-on ainsi ? La réponse tient en trois mots : vitesse, algorithme, présence.

La vitesse

Le flux ne s'arrête jamais. Les notifications s'accumulent. Entre deux réunions, dans le métro, avant de dormir, on parcourt, on réagit, on passe. Il n'y a plus le temps de formuler une pensée. Alors on pioche dans le stock des expressions disponibles, celles qui viennent sans effort, parce qu'on les a lues mille fois.

Je m'y reconnais. Quand je réponds trop vite, ce sont ces formules qui surgissent. Non parce que je n'ai rien à dire, mais parce que je n'ai pas pris le temps de chercher ce que j'avais à dire. Le réflexe précède la réflexion.

L'algorithme

LinkedIn récompense l'engagement. Commenter, c'est exister. Un commentaire, même creux, signale à la machine que le post mérite d'être diffusé. L'algorithme ne distingue pas le « Tellement vrai ! » d'une analyse de trois paragraphes. Il compte. La qualité ne fait pas partie de son vocabulaire.

Alors on commente pour commenter. On signale sa présence. On laisse une trace, fût-elle insignifiante, pour rester dans le jeu. Le commentaire devient un geste social, déconnecté de toute intention communicationnelle.

Le besoin de présence

Sous ces mécanismes, une anxiété plus profonde : celle de disparaître. Ne pas commenter, c'est ne pas exister. Ne pas publier, c'est s'effacer. La plateforme a créé une économie de l'attention où le silence est un luxe que peu s'autorisent.

Les formules creuses sont le tribut que nous payons à cette économie. Elles nous permettent d'être présents sans nous engager, de participer sans prendre de risque, de parler sans rien dire.

Ce que cela révèle : la parole qui ne pèse plus

Le problème n'est pas LinkedIn. LinkedIn n'est qu'un révélateur, le précipité chimique d'une transformation plus vaste de notre rapport au langage.

Nous vivons dans une époque où la parole a perdu son poids. Parler ne coûte rien. Écrire ne coûte rien. Publier ne coûte rien. Jadis, prendre la parole en public engageait. On pesait ses mots parce qu'ils avaient des conséquences. L'écrit, surtout, conservait une gravité : ce qui était couché sur le papier restait.

Aujourd'hui, le flux emporte tout. Ce que j'écris ce matin sera noyé ce soir sous mille autres publications. L'éphémère est devenu la norme. Et quand la parole ne dure pas, pourquoi la soigner ?

Les tics littéraires de LinkedIn sont l'aboutissement logique de cette dévaluation. Ils sont à l'écriture ce que la monnaie de singe est à l'économie : une circulation sans valeur, un simulacre d'échange où rien ne se transmet vraiment.

La différence entre commenter et répondre

Il y a une distinction que nous avons oubliée : celle entre commenter et répondre.

Commenter, c'est ajouter du bruit. C'est signaler qu'on a lu, ou qu'on a fait semblant de lire. C'est déposer sa marque sur un contenu pour des raisons qui n'ont rien à voir avec le contenu lui-même : visibilité, réseautage, algorithme.

Répondre, c'est autre chose. Répondre suppose qu'on a entendu. Qu'on s'est laissé affecter. Qu'on prend le temps de formuler ce que le texte de l'autre a suscité en nous : approbation, désaccord, nuance, prolongement. Répondre, c'est entrer en dialogue.

Les formules creuses interdisent le dialogue. « Merci pour ce partage » clôt l'échange avant qu'il ne commence. « Tellement vrai » n'appelle aucune suite. Ces expressions sont des points finaux déguisés en signes d'ouverture.

Le paradoxe est cruel : sur une plateforme conçue pour connecter, nous avons perfectionné l'art de ne pas nous rencontrer.

L'authenticité comme nouveau tic

Il faut ajouter une ironie supplémentaire. LinkedIn a vu émerger, ces dernières années, une rhétorique de l'authenticité. On y raconte ses échecs, on y expose ses vulnérabilités, on y affiche ses doutes, le tout soigneusement calibré pour maximiser l'engagement.

« Je vais vous raconter mon pire échec professionnel... »
« Ce que personne ne vous dit sur l'entrepreneuriat... »
« J'ai longtemps eu honte de l'avouer, mais... »

L'authenticité elle-même est devenue un tic. Une posture. Une technique de personal branding parmi d'autres. On performe la sincérité comme on performait hier l'expertise. Le fond change, mais la mécanique reste identique : capter l'attention, susciter l'engagement, nourrir l'algorithme.

Une authenticité revendiquée cesse d'être authentique. C'est peut-être là le piège ultime de ces plateformes : elles récupèrent même la critique qu'on leur adresse. On peut dénoncer les codes de LinkedIn sur LinkedIn, et cette dénonciation deviendra elle-même un contenu performant, engageant, viral. La machine digère tout.

Que faudrait-il pour que la parole retrouve du poids ?

Je n'ai pas de solution miracle. Certainement pas une liste de « bonnes pratiques » : ce serait remplacer un tic par un autre.

Mais des pistes, peut-être.

Ralentir. Ne pas répondre immédiatement. Laisser le texte de l'autre décanter. Accepter de ne pas commenter si l'on n'a rien à dire, et découvrir que le monde continue de tourner.

Se méfier des formules qui viennent trop vite. Si une expression surgit sans effort, c'est probablement qu'elle ne contient aucune pensée propre. Elle vient du stock commun, de la langue morte que nous avons tous intériorisée. La résistance commence là : dans le refus de la facilité.

Chercher ce qui résiste. Dans le post de l'autre, qu'est-ce qui me gêne, m'étonne, me questionne ? C'est là que se trouve la matière d'une réponse véritable, non dans l'approbation convenue, mais dans la friction.

Accepter le silence. Ne pas être présent partout, tout le temps. Choisir ses interventions. Consentir à disparaître des flux pendant quelques heures, quelques jours. Le silence n'est pas une absence. Il est la condition de la parole qui compte.

La parole comme engagement

Au fond, la question dépasse LinkedIn. Elle touche à ce que nous faisons du langage, cet outil qui nous distingue, cette capacité de signifier, de transmettre, de transformer.

Le langage peut servir à communiquer ou à occuper l'espace. Il peut ouvrir un dialogue ou simuler qu'un dialogue a lieu. Il peut engager celui qui parle ou lui permettre de se défausser.

Les tics littéraires de LinkedIn ne sont pas un crime. Ils sont le symptôme d'une fatigue, la nôtre. Fatigue d'être sollicités sans cesse. Fatigue de devoir performer notre présence. Fatigue d'un monde où tout doit être dit, partagé, commenté, sans que rien ne puisse décanter.

Peut-être que le premier acte de résistance, c'est de s'en apercevoir. De surprendre en soi le réflexe, la formule toute faite, le « ce qui me frappe » qui s'échappe avant qu'on ait pensé quoi que ce soit.

Et alors, seulement, de choisir : parler, ou se taire. Mais que ce soit un choix.